• ~ L' ASYMÉTRIE DE LA CHAIR ~

    ~ L' ASYMÉTRIE DE LA CHAIR ~

                       

                          ~ L' ASYMÉTRIE DE LA CHAIR ~ 

    Je m'en vais fumer un peu de tabac devant la petite église du village, sur la place en terre battue où je pénètre la marche de mes pas. J'aime la terre battue, elle laisse des traces que les nuages plus tard, effacent telles des éponges imbibées de pluie. Sur cette place, des enfants courent dans tous les sens et leurs mouvements déplacent de la poussière qu'emporte le vent comme une aile du ciel où le soleil sut. Cette poussière, je la compare à la fumée de ma pipe qui s'envole. Je la regarde s'éloigner de ce même regard d'enfant que j'étais, suivant de ses yeux ronds d'émerveillement, les bulles de savon que mon souffle enfantin faisait naître d'un anneau entre mes doigts. Ma pipe, c'est une pipe à bulles de fumée qui fait des nuages épicés de tabac. C'est pareil à notre haleine que l'hiver l'on voit lorsqu'on souffle dans le froid. Cette haleine qui nous témoigne du fait que l'on existe même si l'on ne sait pas encore ni pour qui, ni pourquoi. 

    Quitte à fumer, depuis peu je fume la pipe. C’est un ami qui m'en a donné le goût. Il a cette manière de fumer. On dirait qu'il inhale, qu'il hume le temps qui passe. Il célèbre un instant ce temps qui passe et s'enfuit sans que cela ne semble l'effrayer pour autant. Dans les cafés, j'ai souvent observé les fumeurs. D'ailleurs, notre mère tenait un bistrot juste à coter du palais de justice de Lille. C’était l’un des plus anciens de la ville. D'un vieux poêle à charbon placé presque au milieu, s'acheminait à travers toute la pièce, une longue gouttière à fumée que l'on voyait dehors sortir du toit de l'estaminet. Une haleine de fumée qui, plus que n'importe quelle enseigne lumineuse, donnait envie d'entrer, comme dans une auberge d'autrefois, l'auberge sacrée d'un feu de chaleur humaine dont on vient s'abreuver l’air de rien, l’air de francs gars que rien n’abat, se serrant fortement la main : -« ça va ? ! »

    Un jeune homme au fond du bar fume cigarette sur cigarette depuis près d'une heure. Il a l'air stressé, tout ce qui se passe autour de lui le laisse distant. il attend quelqu’un, un visage précis, particulier. Il l'attend avec une telle anxiété, il y a dans son attente une telle intensité que cela jette un mystère sur ce visage à venir. Si bien qu'en secret, il se trouve que l'on se surprend à participer à son attente. 

    Assis, à quelques tables du café, j’inhale une longue bouffée de tabac à pipe et dans son nuage de fumée, je souffle la mienne comme une pensée, qui murmure tout bas : « Elle viendra, fume ton tabac, et si elle tarde encore à venir, alors qu'il est tout fumé, je t'offrirai du mien, comme du temps supplémentaire, de l'extra !". Le jeune homme aspire de fortes bouffées, à tel point que sa cigarette se consume d'un rouge aussi brûlant que son désir, comme si sans cesse pour lutter contre le fait que son désir finisse en cendre dans le cendrier, il l'attisait, le renouvelait bouffée par bouffée, afin de garder son Désir brûlant. Il se fou du cancer, son cancer, c'est si elle ne venait pas, c'est son retard, ça ne tient qu'à elle que son cancer soit déclaré. Son cancer c'est déjà ! C’est le retard de cette jeune fille qui soudain lui arrive, franchissant le pas de la porte d'une allure vive. Le voilà guéri, elle est là ! Son cancer est parti en fumée. Son cancer n'est plus qu'une bouffée de fumée, parce que la voilà : son « Attendue », « sa Désirée » toute parée de son beau Visage de la tête aux pieds. 

    La silhouette de son arrivée fend le nuage de fumée comme un doux tranchant dans la nuée. Le jeune homme, tel un hymne, sourit à l'âme de sa belle qui face à lui s'assied encore toute parfumée de son absence. En face d'elle, le visage du jeune homme est princier, comme s'il venait de regagner son trône dans le cœur de sa Princesse. C'est un visage ardent, paré de deux diamants que sont ses yeux qui brillent de milles regards se jetant au coup de la jeune fille en un collier de perles fines. 

    Ils frissonnent, tressaillent les fiancées, de toute la fragilité des traits de leurs visages qui s'illuminent, ne faisant plus qu'un seul filament, le fil d'un fin sourire conduisant un courant de lumière, un torrent de lumière, tel un miel venant oindre les tètes des amants d'une même coulée. A ce moment-là, j’en suis témoin ; -Homme & Femme, la Lumière, s'en-visagea dans l'Asymétrie de sa Chair.

    De l'horloge, accrochée au mur du café, les aiguilles en ont perdu le fil du temps. Elles, pourtant si familières avec le temps, cela à la seconde prêt, se retrouvent soudain dépassées, comme si le temps leur était devenu complètement étranger. Comme s’il en avait plus qu’assez de tourner en rond sans arrêt -le fil du temps qui défile et s'en allait de l'avant, pressé par les chronomètres, venait de fuguer l'horloge du café accrocher par-dessus la tête des amants. Voilà la fin de des temps, voilà que le temps s'arrête et attend les amants en fumant sa propre fumée, comme s'il reprenait son souffle bien tranquillement. Cette fumée que le temps est, n'étant plus que pour le présent des amants. Voici à présent, venu le temps, au fil et en aiguille des amants.

    Le temps est le printemps de l'éternité, et l'éternité est un torride été, où les sombres de nos vies, y deviennent un agréable ombragé. Car le temps est une empreinte de pas de l'éternité, et seuls ceux qui aiment, l'empruntent dans la foulée, soit, en s'arrêtant sur un banc, soit en regardant jouer les enfants, ou alors en buvant un simple café. Le jeune homme le lui sait, parce qu'il jubile dans le jubilement de son épousée. Dès qu'il a aperçu son aimée, il a écrasé sa cigarette dans le cendrier, et maintenant il tient la main de la jeune fille qui se consume dans l’amour de son prince charmant. Tous deux se regardent, chacun est une bûche dans le feu de l'autre. N'importe quel enfant orphelin au visage dépeuplé, qui passerait par-là, s'inventerait un instant dans ce feu dévorant des amants, un foyer. Tous les « Blessés de la Bonté » tout les sans « made in » qui cherchent l’Amour pour origine, savent reconnaître le feu de Dieu qui brûle chez ceux que d’autres yeux repus ne prennent que pour des figurants de la vie. Tous ceux-là, qui ne font pas partie des grands espoirs, tous ces gens qui sont comme des « tant pis » les méconnus de l’Histoire, viennent tôt ou tard s’inscrire dans la simple mémoire des bars où ils se retrouvent comme des samaritaines au bord d’un puits dont débordent des flots de soif jamais étanchée.

    Ma mère, se dirige vers eux depuis son comptoir, et leur demande : "Que voulez-vous boire ? ". Demander à c'est deux amoureux : Qu'est-ce qu'ils veulent boire, je trouve cela magnifique, parce qu'ils me donnent envie de les servir. Les amants commandent deux cafés, deux simples cafés qu'ensemble ils consomment pour une petite somme. Dans ce moment-là, pas plus qu'au cancer que lui coûterait demain son tabac, le jeune homme ne s'inquiète du bonheur qu'il vivra ou non le jour suivant. Parce qu'à vrai dire les amoureux, ne connaissent pas de système près établi pour être heureux à coup sûr le long de leur vie. Ils seront heureux parce qu'ils aiment déjà partager un café ensemble, se disant en eux-mêmes : "Chouette, je partage un café en compagnie de Manu, Il m'a attendu, patiemment dans son impatience ; le cendrier est plein de mégots ; il est plein de son attente, attente anxieuse et éprouvante". Ludivine, elle, ne fume pas, mais à son arrivée elle était essoufflée, elle à couru dans son retard. Manu a bien vu qu'elle était essoufflée ! Elle a couru pour lui, c'est un magnifique retard venu le rassurer. Il en est ému, bouleversé. 

    Le tabac n'est pas que du tabac, le café n'est pas que du café, la poussière qui s'envole n'est pas que de la poussière qui s'envole, ma pipe n'est pas qu'une pipe. Toutes ces choses, il faut les regarder dans l'histoire des gens, dans la simplicité des gens. Il faut les resituer, les restituer dans la rencontre qui se joue, dans l'amour qui se noue, dans les "je" qui se nouent, dans les cieux où tous renouent. Les hommes ne sont pas que des hommes parce que Dieu n'est pas que Dieu.

    Je fume ma pipe sur la terre battue de la place de L'église. La fumée de mon tabac est emportée par le même vent qui transporte la poussière des enfants. Et je pense avec l'innocence qu'il me reste d'un rêve en moi encore vivant : Un jour, un vent puissant et doux à la fois, soulèvera toute la poussière des terres battues par la mort et la fumée de tous les tabacs, et Dieu, lui, la Vie de la vie, ressuscitera de la poussière du ciel, les visages pétris de notre enfance et nous nous envolerons dans tous les sens de l'éternité qui déjà commence, qui déjà commence dans la mémoire du Dieu de l'Alliance, parce que nos Noms sont gravés dans les paumes de ses mains. Qui déjà commence, parce que des enfants dansent comme des craies colorées sur l'ardoise bleue du royaume des Dieu qui pour humilité prend le visage des gens.sur la terre battue de l'Humanité.



                 ~ Madinx 1999 ~



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